Aliénation totale

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Le sociologue Bob Torres, dans le chapitre « Chained Commodities » de Making a Killing: The Political Economy of Animal Rights, propose une analyse marxiste de l’exploitation animale. Voici quelques extraits:

De fait, en termes de misère à l’état pur, les animaux se trouvent probablement dans une situation encore pire que les classes ouvrières contemporaines; en tant qu’esclaves-choses au sens littéral et en tant que possessions appartenant à des humains, ils n’échappent jamais à l’emprise de ce système de production, et servent les intérêts de ceux qui désirent tirer profit d’eux vingt-quatre heures sur vingt-quatre tout au long de leur existence (souvent abrégée). […] Les animaux ne perçoivent jamais une distinction entre « la maison » et « le boulot », et demeurent en tout temps dans l’étreinte du capital productif.1

Ici, il présente l’analyse de Barbara Noske (Beyond Boundaries: Humans and Animals, 18-21) qui s’intéresse au concept de l’aliénation:

Premièrement, les animaux sont aliénés du produit. Ces produits incluent fréquemment les petits des animaux eux-mêmes, dont ils sont généralement séparés à la naissance ou immédiatement après, comme c’est le cas pour les veaux qu’on enlève à leur mère. Dans le cadre de la vivisection et de l’expérimentation sur les animaux, c’est le corps même de l’animal qui, employé comme instrument aux fins d’autrui, devient un agent de sa propre souffrance.

Deuxièmement, les animaux deviennent aliénés de leur activité de production. Le corps et les fonctions des animaux ont été entièrement appropriés par le capital, puis employés d’une seule façon, inféodant l’animal dans son intégralité uniquement à cette activité de production. Les poules sont faites pour pondre des œufs. Cette fonction en elle-même devient la seule activité sur laquelle se concentrent ceux qui désirent exploiter le corps des animaux pour en tirer profit, et tous les autres aspects de leur être sont refoulés dans la mesure où ils constituent un obstacle à la production.

Troisièmement, les animaux sont aliénés de leurs congénères. Noske souligne que les animaux ne sont pas de simples automates biologiques; ils ont besoin de socialiser, d’établir des contacts et de jouer, et bénéficient de ces activités. Pourtant, dans le cadre restreint et intensif des systèmes de production animale, on leur refuse ces aspects essentiels de leur être. Au cours de mes études en sciences de l’agriculture, j’ai appris ce que sont les « densités d’élevage optimales », qui servent à générer le maximum de profit sur le dos des animaux dans le moins d’espace possible. Le confinement des animaux permet également de les gérer plus facilement et de réduire les dépenses liées à l’intervention humaine. Ces processus intrinsèques à la production capitaliste, qui cherche à diminuer les coûts au minimum et à augmenter les profits, néglige les besoins sociaux des animaux en les soumettant plutôt à la logique du capital.

Quatrièmement et finalement, les animaux sont aliénés de la nature environnante. Les animaux, maintenant transformés en de simples machines servant à produire de la valeur, sont arrachés à l’écosystème dont ils faisaient auparavant partie; un grand nombre des animaux se trouvant sous l’emprise de l’agriculture passent toute leur existence à l’intérieur de systèmes entièrement synthétiques conçus par des êtres humains.2

Après avoir entrepris une démonstration détaillée de l’aliénation dans le cas de la production des oeufs, Torres espère que prendre conscience de la réalité de l’exploitation animale nous aidera à vouloir dénoncer cette situation injuste, cette oppression:

Comme c’est le cas d’autres marchandises dans le capitalisme moderne, ces œufs deviennent un produit d’échange de plus, et nous sommes en grande partie coupés des liens qui sous-tendent leur production. Le rétablissement de ces liens peut nous aider — comme lorsque nous découvrons les relations derrière les fruits du travail humain — à démasquer et à combattre les processus d’injustice, d’impuissance et d’oppression.3

Torres, Bob. (2007). Making a Killing: The Political Economy of Animal Rights, Oakland (CA): AK Press.


Traductions réalisées par Danielle Petitclerc, Traduction DJP. Voici les extraits originaux:

1. p. 38-39: Indeed, in pure misery, animals are likely even worse off than the contemporary working classes; as literal, chattel slaves and the property of humans, they are never outside of the grasp of this productive systems, and they serve the interests of those who wish to profit from them 24 hours a day, for their entire (often foreshortened) lives. […] Animals never see a separation between “home” and “work,” and find themselves within the grasp of productive capital at all times.”

2. p. 39-40 (caractères gras et division entre paragraphes ajoutés dans la traduction): First, animals are alienated from the product: when these products often include the actual offspring of animals, they are generally separated at birth or immediately thereafter, as in the case of separating veal calves from their mothers. In the case of vivisection and animal testing, the very bodies of animals become an agent of their own suffering, used as a tool to another’s ends. Second, animals become alienated from their productive activity. The bodies and functions of animals have been completely appropriated by capital, and, subsequently, put to use in a single way only, subordinating the total animal being to this single productive activity. Hens are meant to lay eggs. This function, in and of itself, becomes the single activity focused on by those who wish to leverage the bodies of animals for profit, and every other aspect of its being is suppressed in so far as those aspects are an impediment to production. Third, animals are alienated from fellow animals. Noske points out that animals are not just biological automatons; they require and benefit from socialization, contact, and play. Yet, within the confined and intensive systems of animal production, both in agricultural facilities and laboratories, animals are denied these essential aspects of their being. During my time as a student in the agricultural sciences, I learned about “optimal stocking densities,” for making the most profit on the backs of animals within the least amount of space. Having animals confined also allowed for easier management, and the reduction of human labor expenses. These intrinsic processes of capitalist production which seeks to decrease costs and increase profit ignores the social needs of animals, subjugating them to the logic of capital, instead. Fourth, and finally, animals are alienated from surrounding nature. Animals, now turned into simply machines for the production of value, are pulled out of the ecosystem of which they were formerly a part; many animals under the sway of agriculture live their lives in systems that are completely synthetic, designed by human beings.

3. p. 44: As with other commodities in contemporary capitalism, these eggs stand aside other products in exchange, and their productive relationships are lost to us, by and large. Recovering these relationships can help us—as in the case of uncovering the relations behind the products of human labor power—to uncover and fight processes of injustice, unequal power, and oppression.

Un avis sur « Aliénation totale »

  1. Ping : La pyramide des oppressions et l’intersectionnalité | Frédéric Côté-Boudreau

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