Donner des cadeaux: pour qui et pour quoi?

The Life You Can Save - The Pledge

Après avoir lu Sauver une vie de Peter Singer il y a six ou sept ans, j’ai pris la résolution de ne plus participer à la tradition d’offrir des cadeaux durant le temps des fêtes. À la place, j’offre en dons à des organismes l’équivalent que j’aurais dépensé en cadeaux pour mes proches, et je demande à mon entourage d’en faire autant au lieu de dépenser de l’argent pour mes cadeaux. La raison m’apparait fort simple: non seulement bien des choses peuvent nous faire plus plaisir que des cadeaux, mais nous dépensons trop en futilités alors que ces mêmes ressources pourraient radicalement améliorer le sort de nombreuses personnes dans le monde.

Singer - Sauver une vie

Même si mon geste a été la plupart du temps bien accueilli dans ma famille, je rencontre encore des gens qui restent perplexes, ou encore, qui sont intéressés par l’idée mais qui craignent les réactions de leurs proches. Un ami m’a donc invité à écrire sur le sujet, ce que j’ai décidé de faire malgré que ma suggestion tombe sans doute trop tard pour ce Noël 2014. Mais c’est un sujet important, qui sera utile en tout temps.

Je propose ici de discuter des raisons pour faire des dons plutôt que d’offrir des cadeaux, je propose quelques organismes et références, je me penche sur quelques réactions que notre entourage peut avoir, et je soulève d’autres raisons pour remettre en question la tradition de remettre des cadeaux. Et j’en profite pour vous souhaiter de Joyeuses Fêtes!

Donner à ceux et celles qui en ont le plus besoin

Sur ma page concernant l’aide humanitaire, j’ai déjà soulevé différentes raisons de se préoccuper de la pauvreté absolue et j’ai relevé quelques statistiques saisissantes sur le sujet, mais il est toujours important de revenir sur ce problème très préoccupant. La pauvreté absolue représente le fait d’avoir moins de 1$ (en pouvoir d’achat local) par jour et elle s’avère beaucoup plus répandue qu’on le pense. Les inégalités socio-économiques sont effectivement criantes et excessives en ce monde, comme on peut le voir dans cette représentation de la distribution de la richesse: Lire la suite

Petit guide pour ne pas (toujours) se fier à ses intuitions

ensemble contre la philophobie 2

Connaissez-vous la philophobie?

Lancée en octobre 2013, la campagne Ensemble contre la philophobie! propose d’intéressantes réflexions au sujet de la perception de la philosophie au sein de notre société, perception parfois hostile ou du moins très sceptique de ce côté-ci de l’Atlantique, et nous invite à revaloriser cette discipline intellectuelle.

Nous connaissons tous certains des préjugés les plus classiques à l’encontre de la philosophie: elle ne servirait à rien, elle serait détachée du monde et des problématiques contemporaines (les philosophes vivent dans une tour d’ivoire!), elle s’embourberait dans un langage obtus et trop souvent métaphysique, elle ne fournirait que des questions et aucune réponse, et encore, et encore. Il est possible que certains de ces préjugés soient, dans une certaine mesure, nourris par certain-e-s philosophes, mais il me semble qu’ils représentent bien davantage une ignorance profonde de ce qu’est la philosophie même. On ne peut, de toute façon, mettre tous les philosophes dans le même panier, car en philosophie, on défend tout et son contraire. Cela ne signifie pas qu’ils ont tous tort et que l’effort de rechercher la vérité soit vain (un autre préjugé tenace!), mais plutôt, qu’il faut prendre le temps d’écouter les arguments avant de juger.

Pour vous partager mon parcours personnel, j’ai décidé de me diriger dans des études en philosophie parce que je m’intéressais à tout. On peut, à peu près, tout étudier du point de vue philosophique, car la philosophie s’intéresse aux questions fondamentales portant sur de nombreuses autres disciplines. Par exemple, j’adore l’art: on peut alors faire de la philosophie de l’art, où l’on s’intéresse à ce qu’est le beau, à qui peut déterminer ce qui est de l’art ou non et à quels principes permettent de critiquer ou d’analyser une oeuvre d’art, par exemple. À mes heures, je suis également passionné de sciences et j’ai eu énormément de plaisir à étudier la philosophie des sciences, où l’on cherche entre autres à comprendre ce qu’est une (bonne) théorie scientifique. On peut en dire autant de l’anthropologie philosophique (qu’est-ce que l’être humain?), de la philosophie du langage, de la philosophie de la religion, de la philosophie de l’histoire, de la philosophie de l’économie, de la philosophie du droit et, évidemment, de la philosophie morale (mais y a-t-il une morale non philosophique?) et de la philosophie politique, pour ne mentionner que celles-là. Et qui plus est, chacun de ces domaines comporte des sous-divisions, des spécialisations sur des thèmes de plus en plus précis. Bref, j’ai l’impression qu’un tant soit peu que nous sommes passionnés d’un sujet, il est pratiquement impossible de faire l’économie d’une analyse proprement philosophique.

La philosophie, entre autres choses, étudie notre manière de penser. Elle enseigne ainsi l’art de l’argumentation et nous force à aller au bout de nos idées, elle nous aide à les défendre et nous offre de les changer au gré des débats. C’est ainsi que l’une des facettes de la philophobie, c’est le refus de s’engager dans un débat en bonne et due forme. On est philophobes lorsqu’on se contente de clichés, d’intuitions irréfléchies et de sophismes plutôt que de s’ouvrir à l’occasion de tester la force de nos idées et d’accepter de changer notre opinion devant les meilleurs arguments présentés. Le statu quo idéologique fait toujours moins peur que la recherche de la vérité. Et certains ont peur de la vérité, ou d’avouer qu’ils se sont trompés.

Savons-nous seulement philosopher? Loin de moi la prétention d’expliquer ici comment faire (d’autant plus que je suis moi-même en continuel apprentissage), je souhaite néanmoins lancer des pistes pour expliquer comment ne pas philosopher. Lire la suite

L’éthique végétale: implications et limites (partie 2)

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Image tirée du Laboratoire international de neurobiologie végétale: cela représente la « zone transitoire » dans l’apex d’une racine, qui est considérée par certains comme l’équivalent végétal d’un neurone.

Et si on admettait un principe de précaution?

Dans mon précédent billet, j’ai soutenu que les plantes, en tant qu’organismes individuels, ne devraient pas faire l’objet de nos préoccupations morales et qu’il n’est pas raisonnable de croire qu’elles souffrent, car:

  1. les recherches en neurobiologie végétale ont insisté sur le fait que les plantes seraient intelligentes et qu’elles peuvent communiquer entre elles, entre autres choses, alors qu’il ne s’agit pas de critères moralement pertinents;
  2. il n’est toujours pas démontré que les plantes soient sentientes, c’est-à-dire qu’elles puissent ressentir subjectivement l’expérience du monde et, en ce sens, ce qui leur arrive ne peut pas les affecter en tant que tel; elles peuvent réagir à ce qui leur arrive, chercher à survivre, à se défendre, mais cela n’implique pas pour autant qu’elles subissent quoi que ce soit sur le plan psychologique. La souffrance n’est pas seulement une réaction, mais bien une émotion qui affecte la conscience, une expérience ressentie. Pour le moment, même les chercheurs en neurobiologie végétale admettent qu’on ne peut pas démontrer la présence de sentience chez les plantes.

Le deuxième point est crucial. Certains éthiciens estiment que bien que la sentience entraîne des obligations morales spécifiques, il existe d’autres critères qui ont aussi leur pertinence morale et que l’on pourrait avoir une considération morale envers les plantes pour d’autres raisons (par exemple, parce qu’elles possèdent un bien ou une fonction ou du fait qu’elles sont vivantes et cherchent à survivre). Il s’agit d’un débat très important, mais que je n’aborderai pas pour l’instant dans la mesure où je me consacre ici à démonter l’idée que les plantes ressentent la douleur ou qu’elles ressentent les expériences du monde. En attendant, reconnaître que la sentience a une importance morale distincte et prioritaire n’est pas arbitraire, à moins de tomber dans l’écofascime (c’est-à-dire qu’il serait justifié de tuer des humains ou des animaux dans le but de sauver des plantes) ou de considérer, en référence au test du four à micro-ondes, qu’il n’y a pas de différence morale entre la torture d’un animal sentient et d’une plante.

Supposons que les arguments présentés ci-dessus soient justes, mais qu’un doute subsiste néanmoins. Devrait-on pour autant accorder le bénéfice du doute au fait que les plantes pourraient souffrir? Ne devrait-on pas les respecter, au cas où l’on se tromperait? Après tout, certains seraient tentés de répondre que « ce n’est pas parce que nous n’avons pas (encore) de preuve que ce n’est pas vrai. À une époque, on croyait que le Soleil tournait autour de la Terre. Et si l’on se trompait au sujet des plantes? Il y a tant de choses que l’on ne connaît pas! »

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