C’est une vache, mais elle donne du lait

© Hartmut Kiewert

© Hartmut Kiewert

La construction sociale de l’animal

Ne prenez pas le temps d’y penser : si je vous demande de répondre spontanément à la question « que boit une vache ? », il est probable que vous répondiez « du lait ». C’est même un exemple très utilisé pour illustrer les associations d’idées, et cela fait parfois rire (car les vaches ne boivent que de l’eau). Il nous est tout simplement difficile de dissocier lait et vache — les deux semblent naturellement aller ensemble. Pourtant, cette association n’a rien de naturel : elle est plutôt le fruit d’un construit social qui s’inscrit dans notre apprentissage du langage et de notre regard sur le monde.

Mais d’abord, en quoi est-ce erroné de penser que les termes vache et lait vont nécessairement ensemble ? Les vaches ne donnent-elles pas de lait ? Eh bien, pas vraiment. Premièrement, il faut se rappeler que les vaches ne produisent de lait que sous certaines conditions, notamment lorsqu’elles ont été inséminées et qu’elles ont donné naissance à un petit. Autrement, une vache pourrait passer toute son existence sans fournir une seule goutte de lait, et elle n’en serait pas moins une vache. Deuxièmement, le lait n’est pas propre aux vaches : en fait, il peut être produit par toutes les femelles d’espèces mammifères ayant un enfant. Et pourtant, dans notre imaginaire collectif, penser au mot « lait » nous fait immédiatement penser à la vache en particulier, et jamais au gorille ou à la chauve-souris. Si je vous avais demandé « que boit une girafe ? », cela m’aurait étonné que vous répondiez « du lait! »; et il se peut même, comme moi avant d’écrire ces lignes, que vous n’ayez jamais imaginé une girafe en train d’allaiter. Pourquoi alors associer autant le lait à la vache et non à d’autres mammifères ? Parce que c’est généralement le lait de la vache que nous buvons. C’est le fruit d’une norme sociale, et non d’une propriété propre au concept lui-même.1

Le langage est un outil de communication qui est socialement normé. Ces normes peuvent être théorisées de plusieurs façons, mais l’on peut notamment se référer à la théorie du stéréotype, développée entre autres par Eleanor Rosch en sciences cognitives, ou encore à la théorie du prototype élaborée par Georges Kleiber en linguistique. Lire la suite

La pyramide des oppressions et l’intersectionnalité

Représentation de la pyramide de l'exploitation datant de 1912.

Représentation de la pyramide de l’exploitation datant de 1912.

La littérature militante marxiste évoque par moments certains schémas de la pyramide du capitalisme. Comme ci-dessus, cette pyramide illustre la hiérarchisation entre les classes sociales où les classes supérieures, peu nombreuses, détiennent le pouvoir sur les classes inférieures plus populeuses.

Je ne me considère ni marxiste ni tellement anticapitaliste, mais on ne peut nier que de telles relations de pouvoir économique ont existé et existent encore de nos jours. L’un des points faibles du marxisme, en revanche, est de se concentrer sur l’exploitation économique et de demeurer relativement aveugle aux autres formes d’oppression sociale. Par exemple, ces pyramides représentent rarement l’exploitation des femmes (que ce soit dans la sphère privée ou publique) ou d’autres groupes marginalisés comme les homosexuels, les immigrant-e-s ou les autochtones. Pourtant, ces formes d’oppression ont peu à voir avec l’exploitation par le travail et se comprennent plutôt par d’autres formes de pouvoir politique, ou encore même, à la lumière d’idéologies encouragées socialement — idéologies qui refusent à ces individus le droit de mener la vie qui leur convient. Les marxistes contemporains ont fini par se montrer solidaires des autres mouvements sociaux et il existe aujourd’hui des courants marxistes féministes, queers et écologistes, entre autres, mais ce ne fut pas toujours le cas et d’autres marxistes résistent encore à ces alliances.

Un autre problème des représentations de cette pyramide est que — sans surprise — elles omettent presque toujours d’y inclure les animaux. Et pourtant, ce sont les animaux qui se retrouvent au bas de l’échelle, de tout système qui a existé à ce jour. Les animaux sont exploités de la naissance à la mort, à toutes les heures du jour et de la nuit. Ils se voient aliénés dans tous les sens du terme, leur vie entière est réduite à l’exploitation, et leur corps est littéralement réduit à la fonction de marchandise. Ils se font exploiter, torturer et tuer par toutes les couches de la société, des plus riches aux plus défavorisés, des plus conservateurs aux plus progressistes. Cette exploitation est possible à cause de cette idéologie que l’on appelle le spécisme. Cette pensée stipule que dans leur essence même, les animaux sont considérés comme étant faits pour être exploités par les humains, comme ne possédant aucune dignité indépendante de leur fonction pour nos sociétés, de sorte que toute violence à leur endroit peut trouver une justification. La philosophie marxiste, loin d’avoir oeuvré à l’émancipation politique et sociale des plus exploités de ce monde, a plutôt contribué à renforcer l’oppression brutale des animaux. Les marxistes n’ont pas voulu reconnaître ni que les animaux travaillent, ni qu’ils sont véritablement exploités, ni même qu’ils contribuent à nos sociétés. (À ce sujet, lire mon billet « Peut-on (et doit-on) inclure les animaux en philosophie politique ? ».) La majorité des marxistes continuent à refuser de voir les animaux comme une classe sociale opprimée, et prétextent avec arrogance que si c’était le cas, les animaux devraient lutter à leur propre émancipation ! En d’autres mots, même les artisans de l’égalité peuvent adhérer à l’argument de la raison du plus fort quand ça les arrange. Un autre bel exemple de la philosophie au service de l’oppression plutôt que de la libération.

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La portée morale et politique de la capacité à éprouver du plaisir

Élan léchant de la neige - Mark Peter

Un élan attrapant des flocons de la neige avec sa langue. © Mark Peters.

La prédominance et l’omniprésence de la souffrance

À la fin de mon précédent billet sur l’antiperfectionnisme, je soulevais que l’éthique animale est presque monopolisée par la question des devoirs négatifs, c’est-à-dire des devoirs de ne pas nuire à autrui. Étant donné les tortures indicibles que l’on inflige à un nombre vertigineux d’animaux non humains — et ce, pour satisfaire des caprices totalement triviaux — il est normal de consacrer autant d’efforts pour expliquer à nos contemporains pourquoi les animaux ont un intérêt à ne pas souffrir et à ne pas être tués. Puisque ces notions ne vont pas encore de soi, il est primordial de devoir les répéter, autant de fois que nécessaire et de différentes manières, et de toute urgence.

En revanche, la vie des animaux ne saurait se réduire à éviter la souffrance. Elle est en effet beaucoup plus complexe, étant mue par la recherche de stabilité et de confort mais aussi d’expériences agréables et enrichissantes et par la création de relations privilégiées avec autrui. Ainsi, même si on cessait de faire souffrir et de tuer les animaux de manière directe, cela ne signifie pas pour autant que l’on remplisse toutes nos obligations à leur endroit. C’est pourquoi il faut aussi être conscient des préjugés que l’on risque de renforcer en véhiculant un discours qui se limite à ne pas faire de mal aux animaux: il faut aussi parvenir à expliquer que ce qui constitue leur vie est digne d’être valorisé et respecté.

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