Rosalie

Rosalie de la SPCA

La SPCA contribue à donner une seconde chance à une jeune truie

Une jeune truie d’à peine un mois est tombée d’un camion. Cette jeune truie, qui était destinée à être transformée en morceaux de viande, a été confiée à la SPCA de Montréal pour garantir sa sécurité. Elle a été nommée Rosalie. La SPCA s’est alors organisée pour lui trouver un refuge où elle pourrait continuer de vivre à l’abri des humains qui veulent sa peau. Elle se fait maintenant flatter le ventre avec ses nouveaux compagnons.

La vie qui attendait Rosalie allait être brève et misérable. Rosalie avait déjà la queue coupée et toutes les dents arrachées, le tout sans anesthésie ni analgésique, afin de prévenir que les cochons se blessent entre eux dans les élevages. Elle allait probablement être enfermée toute sa vie dans un énorme et sombre hangar surpeuplé, où elle n’aurait eu rien d’autre à faire que de mourir d’ennui et de stress. Si elle était destinée à la reproduction, elle allait être inséminée artificiellement à répétition et elle allait se faire enlever ses petits très tôt à chaque fois, comme ce fut le cas avec sa mère. Avant de se faire trancher la gorge vers l’âge de 6 mois, elle allait faire un dernier voyage qui aurait pu durer jusqu’à 36 heures sans eau ni nourriture. À la place, son dernier voyage n’aura duré que sept heures et lui permettra de passer de nombreuses et paisibles années dans un refuge avec certains de ses semblables eux aussi épargnés.

Rosalie n’est pas une enveloppe à viande

Durant ce voyage vers son refuge, j’ai eu la chance de passer un peu de temps avec Rosalie et d’interagir avec elle. Je n’ai pas été surpris de voir qu’elle me considérait spontanément comme un individu. Aussitôt après avoir remarqué que j’étais pacifique avec elle, elle cherchait mon attention et voulait me communiquer ses besoins et ses désirs. Elle n’agissait vraiment pas différemment d’un chien ou d’un chat.

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Ce qui me surprend plutôt est de voir mes congénères humains être incapables de cette réciprocité envers Rosalie et ses semblables. Rosalie nous voit et nous reconnait comme des individus ayant nos propres qualités (elle distinguera ceux qui peuvent la menacer et ceux qui lui veulent du bien), mais certains d’entre nous ne peuvent pas ou ne veulent pas voir Rosalie comme un individu. Ils préfèrent la voir comme une enveloppe à viande, comme une machine à produire de la nourriture. Ils préfèrent imaginer que Rosalie n’a pas de personnalité, qu’elle est suffisamment indifférente à ce qui lui arrive ou qu’elle et tous ses semblables se ressemblent. Ils regardent dans les yeux d’un cochon et y voient du bon bacon, une tranche de jambon, un rôti de porc. Ils regardent dans ses yeux et refusent d’y voir le regard d’un individu. Mais comment nier qu’il y a bel et bien là un individu si celui-ci vous regarde en retour et essaie de communiquer avec vous?

Considérer que le corps d’autrui nous appartient et que l’on peut y faire ce que l’on veut constitue l’une des formes de violence les plus horribles. À tout le moins, c’est cette pensée qui autorise les plus graves violences envers autrui, et elle se concentre en particulier en ce qui concerne les animaux — dont le plus grand crime est seulement de ne pas être né humain (ou de ne pas être né chat ou chien). On annihile ainsi toute l’individualité d’autrui. Même en lui souhaitant du bien, même en voulant qu’il ne souffre pas, si on considère que le corps de quelqu’un d’autre nous appartient, on est en train d’avancer qu’il n’a pas le droit d’exister, car sa seule fonction serait de nous servir. Il s’agit là peut-être de la source de toutes les formes d’oppression, qui se manifeste à chaque fois que quelqu’un s’exclame « bacon! » en voyant un individu comme Rosalie.

Rosalie n’est pas différente des autres

Rosalie a eu beaucoup de chance et son cas révèle les tensions que nous entretenons à l’égard des animaux. En effet, plusieurs personnes se sont émues de son histoire. Peut-être parce qu’enfin on voyait des photos d’un cochon vivant et heureux plutôt que de le voir découpé en morceaux dans un réfrigérateur d’épicerie, peut-être parce qu’on lui donnait un nom plutôt qu’un numéro ou peut-être parce qu’on le présentait autrement que dans un contexte d’exploitation, mais bien avec une biographie et un futur. Mais Rosalie n’est pas différente de ces cochons qui se voient tués de manière constante et dans la plus grande indifférence, au rythme de 30 millions par année au Canada seulement. Et ça aurait pu être un autre à sa place, tout comme ceux qui se font manger auraient pu être Rosalie. En fait, s’il y a une différence entre Rosalie et les autres, c’est du même ordre que chaque individu a sa propre personnalité et sa propre expérience de vie. Pourtant, si l’on s’émeut pour l’un d’eux, on devrait reconnaître à tous les autres les mêmes droits et les mêmes chances.

Malheureusement, l’ironie est que ceux qui nous invitent à manger Rosalie sont souvent les organismes de défense animale. Même la SPCA, dans la lettre même où ils parlent du sauvetage de Rosalie, joue ce jeu. Ces organismes dévouent leurs efforts à dénoncer l’élevage industriel tout en faisant la promotion de l’élevage prétendument heureux. Ce faisant, ils laissent croire qu’il est moralement acceptable de consommer des animaux qui auraient vécu une belle vie (ou, du moins, une vie un peu moins pire). Or, Rosalie sera heureuse dans son refuge — c’est précisément pour cette raison qu’on l’envoie là-bas. Il est donc contradictoire de prétendre, dans le même élan, qu’il serait aussi convenu de la manger (ou de manger des êtres comme Rosalie). Sinon, si l’on croit qu’il est acceptable de manger des animaux heureux, pourquoi ne pas manger Rosalie?

C’est évidemment le raisonnement inverse que l’on devrait avoir. Si on est parvenu à reconnaître Rosalie comme un individu et à admettre qu’elle avait le droit de vivre ses jours sans être soumise aux caprices d’autrui, si on a reconnu que son corps n’appartenait qu’à elle-même et non à autrui, alors cessons de faire comme s’il était acceptable de manger Rosalie ou ses semblables.


Dans le même ordre d’idées, voir aussi l’histoire d’Esther le cochon merveilleux.

3 avis sur « Rosalie »

  1. Votre billet sur Rosalie est extrêmement touchant. Il m’a fait pleurer… Je suis végétalienne depuis 20 ans, essentiellement pour des raisons d’éthiques animales. Tout le monde autour de moi (famille et amis) mangent de la viande et je me sens souvent bien seule dans mon petit monde. De constater qu’il existe des gens comme vous me réconforte beaucoup…

    Ingrid

    • Bonjour Ingrid,
      Merci pour votre mot, qui me touche à mon tour. C’est effectivement difficile d’être entouré par des gens qui ne comprennent pas ou qui ne veulent pas comprendre. On cherche des moyens pour leur en parler, ou le bon moment, mais on a toujours peur de nous aliéner ces gens que l’on aime pourtant. Je vous encourage à rencontrer un peu votre communauté végé locale, ça fait un bien fou de pouvoir échanger avec des gens comme nous. L’été est souvent le temps pour les piques-niques ou autres repas-partage! Il ne faut pas perdre espoir.
      Et félicitations pour être végétalienne depuis 20 ans, c’est inspirant!
      Bien à vous,
      Frédéric

  2. Ping : Le deuil ne connait pas la distinction selon l’espèce | Frédéric Côté-Boudreau

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