Est-il toujours immoral d’avoir des enfants? Partie 1: le problème

© REUTERS/Rick Wilking

© REUTERS/Rick Wilking

La vie est si terrible! Il aurait mieux fallu ne jamais venir au monde.
Mais qui a cette chance? Pas une personne sur mille!

– blague juive, tirée de Benatar (2009, 1) et de Nozick (1977, 337 n.8)

Série de billets en trois parties:


Pourquoi se poser cette question?

Durant la session d’hiver 2014, j’ai suivi à l’Université Queen’s un séminaire sur l’éthique de la procréation donnée par la professeure Christine Overall. L’une des questions que nous avons beaucoup étudiée était la suivante: est-il immoral d’avoir des enfants?

Dans les circonstances actuelles, plusieurs sont portés à répondre que oui. Étant donné le mode de vie de nos civilisations et la population humaine grandissante, ajouter des vies supplémentaires ne fait qu’aggraver les désastres environnementaux; même si on est le plus grand écolo, avoir ne serait-ce qu’un seul enfant peut annuler tous nos efforts écologiques individuels — et ce, sans compter que cet enfant aura peut-être lui-même des enfants un jour (voir Young 2001). Dans le même ordre d’idées, faire naître un enfant dans le monde actuel conduit à lui imposer un avenir difficile, tant les catastrophes naturelles et certaines injustices sociales ne font qu’empirer. Enfin, comment peut-on se permettre d’avoir des enfants alors que tant d’orphelins déjà existant n’attendent que d’être adoptés?

Ces considérations sont fort pertinentes et méritent d’être prises au sérieux dans la réflexion de tous ceux et toutes celles qui envisagent d’avoir un enfant. En revanche, il existe une question encore plus fondamentale et troublante qui doit être abordée avant le reste: est-il immoral en toutes circonstances d’avoir des enfants? Autrement dit, même si ces problèmes écologiques n’existaient pas, même s’il n’y avait pas autant d’injustices sociales et même s’il n’existait pas d’orphelins, serait-il immoral d’avoir un enfant? Aussi surprenant que cela puisse paraître, il existe des éthiciens et écrivains qui estiment que venir au monde est un drame pour l’enfant lui-même, et qu’il aurait mieux fallu ne jamais exister. Ou que les parents, ne pouvant connaître quelle qualité de vie leur enfant aura, feraient mieux de toujours s’abstenir de procréer. Loin d’être une question nouvelle et absurde, il existe en fait toute une tradition philosophique et littéraire qui a abordé très sérieusement ce problème, dans la vague d’auteurs pessimistes tels qu’Arthur Schopenhauer et Emil Cioran.

Dans cet article en trois parties, je propose premièrement d’expliquer quels sont les problèmes reliés au fait d’exister et de donner la vie, et deuxièmement d’exposer les arguments de base de certains éthiciens qui estiment qu’il est toujours immoral de mettre au monde des enfants (j’appelerai dorénavant ces auteurs les « antinatalistes »). Par contre, je dois préciser d’emblée que je ne partage pas l’avis de ces auteurs. Je crois encore qu’il est moralement permissible, voire peut-être souhaitable dans certains cas, d’avoir des enfants — idée que j’essaierai de défendre durant la troisième partie. Si je partage ces réflexions, c’est bien parce que je trouve le débat fascinant (en plus d’être particulièrement troublant) et sans doute méconnu. Étant donné l’importance de l’enjeu, je juge que la question doit être étudiée, même si ce n’est que pour conclure que mettre au monde des enfants n’est pas en soi immoral.

Constat de base: vivre nous condamne à souffrir

Tout d’abord, est-ce que cette question mérite d’être soulevée? Quel est l’intérêt de poser une question morale sur une chose que des tas de gens ont faite depuis le début des Temps? Enfanter n’est-il pas l’une des choses les plus naturelles, voire peut-être des plus sacrées, qui soit? Est-ce nécessaire et pertinent de moraliser tous les aspects de l’existence humaine?

Je crois que oui. Nous sommes capables de réfléchir sur les conséquences de nos actions et de changer celles-ci à la lumière de considérations morales. Les actions les plus ordinaires et naturelles (comme manger et éprouver des désirs sexuels) méritent d’être analysés moralement lorsqu’elles entraînent des conséquences sur les autres. Or, la procréation n’est pas un acte banal: au contraire, c’est un acte fortement chargé de sens et de conséquences, à commencer par des conséquences envers le principal intéressé: l’enfant en question. Mettre au monde un enfant, c’est initier une longue série de problèmes moraux étant donné que cet enfant, s’il n’aura pas lui-même le poids moral de se positionner sur une infinité d’enjeux, sera à tout le moins l’objet de nos préoccupations morales. En somme, la vie entière d’une personne (et des gens qu’il ou elle connaîtra) en dépend. Si on estime que ces considérations ont une importance, alors la question de savoir s’il est acceptable d’initier ces enjeux est elle-même essentielle. Et plutôt que de prétendre que la question est ridicule ou déplacée, il vaut mieux tenter d’expliquer pourquoi enfanter nous parait moralement acceptable.

Cette question est d’autant plus essentielle du fait qu’enfanter ne peut être un acte innocent. Pour appuyer leur thèse, les antinatalistes prennent comme constat de base, difficile à renier, qu’exister mène nécessairement à souffrir. Certains (mais pas tous) avancent aussi que cette souffrance est, dans la plupart des cas, fortement considérable (voir Benatar 2006, 88-92).

Il existe des souffrances qui sont partagées par tous: que ce soit la maladie, la fatigue, la faim, la tristesse plutôt régulière, l’ennui et la solitude bien trop souvent, la frustration et la déception, et sans parler des peines d’amour. En plus de ces phénomènes universels, certaines personnes sont atteintes de maladies chroniques ou ont une condition particulière qui complique énormément leur vie. Une personne sur cinq, en Occident, sera atteinte d’une maladie mentale au cours de sa vie, alors que des difficultés psychologiques comme l’anxiété, le manque d’estime de soi et les traumatismes sont encore plus généralisées. De plus, non seulement nous allons affronter la mort et toute la déchéance et l’agonie qui l’accompagnent bien souvent, mais nous risquons aussi, à tout moment, de perdre ceux et celles que nous aimons. Ceux-ci peuvent mourir du jour au lendemain, ou nous abandonner pour une raison inexplicable, et le deuil est une expérience extrêmement éprouvante, à peu près inévitable pour nous tous. Il n’y a rien de garanti, sinon que le risque constant de perdre ce que nous chérissons.

Il existe aussi des conditions politiques et sociales qui s’ajoutent à ces phénomènes relativement naturels et inévitables. Des guerres éclatent sans cesse dans plusieurs pays à travers le monde. Les pays démocratiques, qui se sentent à l’abri du chaos civil, ne sont pourtant pas dénués de criminalité comme le meurtre, le viol, le vol, le harcèlement, la violence domestique, psychologique, physique. Les excès de drogue, l’alcoolisme et l’adultère sont relativement fréquents. La pauvreté avec son drame quotidien, l’itinérance et le chômage accablent une bonne partie de la population, sans compter les injustices systémiques des politiques gouvernementales qui affectent la plupart des classes sociales. Et enfin, même lorsque tout va bien, des catastrophes naturelles surviennent régulièrement et détruisent tous nos biens matériels. Ou encore, des accidents frappent même les personnes les plus prudentes.

Pour ces raisons, Benatar (2006, 92) n’hésite pas à affirmer qu’avoir un enfant, c’est comme jouer à la roulette russe, mais avec un pistolet complètement chargé — et au lieu de viser notre propre tempe, on vise en fait le tempe de nos descendants. Même si cette image forte peut paraître exagérée, force est d’admettre que n’importe quelle vie, même la plus belle et la plus chanceuse, contiendra une certaine quantité de souffrance. À savoir si courir le risque de cette souffrance est justifié, là est toute la question. Comment certains penseurs s’y prennent-ils pour affirmer que ce risque est injustifiable? Je présenterai cinq arguments originaux d’auteurs différents qui défendent une telle thèse, soit:

  1. Matti Häyry et l’aversion du risque
  2. Seana Shiffrin et causer un mal seulement pour éviter un plus grand mal
  3. Jimmy Alfonso Licon et le problème du consentement
  4. David Benatar et l’asymétrie entre l’absence de mal et l’absence de bien
  5. Christoph Fehige et l’antifrustrationnisme

Ces arguments sont présentés dans la suite de ce billet, en espérant que ce début ait davantage suscité votre curiosité que votre découragement. Et si tel est le cas, ne vous en faites pas, malgré tout ce qui a été dit, je crois qu’il y a de l’espoir (ce que j’essaierai de démontrer dans la dernière partie).

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