Est-il toujours immoral d’avoir des enfants? Partie 3: les réponses

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Le livre du professeure qui m’a enseigné ce cours d’éthique de la procréation. Je m’inspire beaucoup de ses arguments contre les antinatalistes, bien qu’elle soit aussi critique des arguments évoqués en faveur de la procréation. Une lecture fascinante!

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Y’a-t-il une solution?

L’idée qu’il est toujours immoral d’avoir des enfants parait certainement contre-intuitive à la plupart d’entre nous. Cependant, le simple fait qu’une idée soit contre-intuitive n’est pas suffisant pour la disqualifier. Il faut plutôt pouvoir réfuter les arguments qui servaient à la fonder. Or, ceux-ci se basaient souvent sur des principes généralement admis (éviter le risque, ne pas causer du mal sous prétexte que l’on cause du bien, l’importance du consentement, l’absence de devoir de créer des vies heureuses mais avoir le devoir d’éviter les vies intrinsèquement malheureuses, etc.). Et il pourrait être encore plus contre-intuitif de laisser tomber ces principes!

Il faut donc pouvoir s’attaquer à ces arguments en eux-mêmes, montrer leurs limites ou offrir une théorie alternative. Je vais alors me risquer à avancer des réponses qui, je l’admets, pourront elles aussi s’avérer controversées. Je ne pourrai pas répondre à tous les arguments soulevés — et je vous invite d’ailleurs à poursuivre dans la section des commentaires — mais j’espère pouvoir lancer quelques pistes de solutions. Lire la suite

Est-il toujours immoral d’avoir des enfants? Partie 2: les arguments

Benatar - Better Never to Have Been

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Est-il immoral d’avoir des enfants? Est-ce mal, pour les enfants eux-mêmes, de venir au monde? Dans la première partie de cet article, j’ai expliqué pourquoi cette question méritait d’être abordée et quelles sont les souffrances possibles que le fait d’exister impose — et qui pourraient être évitées si on n’avait pas d’enfants. Dans cette deuxième partie, je présente les arguments mobilisés par cinq auteurs qui défendent la thèse qu’il est toujours immoral de procréer:

  1. Matti Häyry et l’aversion du risque
  2. Seana Shiffrin et causer un mal seulement pour éviter un plus grand mal
  3. Jimmy Alfonso Licon et le problème du consentement
  4. David Benatar et l’asymétrie entre l’absence de mal et l’absence de bien
  5. Christoph Fehige et l’antifrustrationnisme

Certes, ces cinq arguments partagent un air de famille, mais ils réussissent tous à emprunter un angle différent pour exposer ce problème moral. Lire la suite

Est-il toujours immoral d’avoir des enfants? Partie 1: le problème

© REUTERS/Rick Wilking

© REUTERS/Rick Wilking

La vie est si terrible! Il aurait mieux fallu ne jamais venir au monde.
Mais qui a cette chance? Pas une personne sur mille!

– blague juive, tirée de Benatar (2009, 1) et de Nozick (1977, 337 n.8)

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Pourquoi se poser cette question?

Durant la session d’hiver 2014, j’ai suivi à l’Université Queen’s un séminaire sur l’éthique de la procréation donnée par la professeure Christine Overall. L’une des questions que nous avons beaucoup étudiée était la suivante: est-il immoral d’avoir des enfants?

Dans les circonstances actuelles, plusieurs sont portés à répondre que oui. Étant donné le mode de vie de nos civilisations et la population humaine grandissante, ajouter des vies supplémentaires ne fait qu’aggraver les désastres environnementaux; même si on est le plus grand écolo, avoir ne serait-ce qu’un seul enfant peut annuler tous nos efforts écologiques individuels — et ce, sans compter que cet enfant aura peut-être lui-même des enfants un jour (voir Young 2001). Dans le même ordre d’idées, faire naître un enfant dans le monde actuel conduit à lui imposer un avenir difficile, tant les catastrophes naturelles et certaines injustices sociales ne font qu’empirer. Enfin, comment peut-on se permettre d’avoir des enfants alors que tant d’orphelins déjà existant n’attendent que d’être adoptés?

Ces considérations sont fort pertinentes et méritent d’être prises au sérieux dans la réflexion de tous ceux et toutes celles qui envisagent d’avoir un enfant. En revanche, il existe une question encore plus fondamentale et troublante qui doit être abordée avant le reste: est-il immoral en toutes circonstances d’avoir des enfants? Autrement dit, même si ces problèmes écologiques n’existaient pas, même s’il n’y avait pas autant d’injustices sociales et même s’il n’existait pas d’orphelins, serait-il immoral d’avoir un enfant? Aussi surprenant que cela puisse paraître, il existe des éthiciens et écrivains qui estiment que venir au monde est un drame pour l’enfant lui-même, et qu’il aurait mieux fallu ne jamais exister. Ou que les parents, ne pouvant connaître quelle qualité de vie leur enfant aura, feraient mieux de toujours s’abstenir de procréer. Loin d’être une question nouvelle et absurde, il existe en fait toute une tradition philosophique et littéraire qui a abordé très sérieusement ce problème, dans la vague d’auteurs pessimistes tels qu’Arthur Schopenhauer et Emil Cioran.

Dans cet article en trois parties, je propose premièrement d’expliquer quels sont les problèmes reliés au fait d’exister et de donner la vie, et deuxièmement d’exposer les arguments de base de certains éthiciens qui estiment qu’il est toujours immoral de mettre au monde des enfants (j’appelerai dorénavant ces auteurs les « antinatalistes »). Par contre, je dois préciser d’emblée que je ne partage pas l’avis de ces auteurs. Je crois encore qu’il est moralement permissible, voire peut-être souhaitable dans certains cas, d’avoir des enfants — idée que j’essaierai de défendre durant la troisième partie. Si je partage ces réflexions, c’est bien parce que je trouve le débat fascinant (en plus d’être particulièrement troublant) et sans doute méconnu. Étant donné l’importance de l’enjeu, je juge que la question doit être étudiée, même si ce n’est que pour conclure que mettre au monde des enfants n’est pas en soi immoral. Lire la suite