Québec solidaire aime les fromages d’ici

Je suis membre de Québec solidaire depuis de nombreuses années. Je trouve qu’il y a un besoin urgent de mettre l’environnement et la justice sociale au coeur des enjeux politiques. Québec solidaire me semble être le parti politique qui prend le plus au sérieux ces enjeux, sans craindre de paraître impopulaire auprès d’une bonne partie des électeurs et électrices québécois-e-s (voir leur plateforme électorale 2014 complète ici). Plutôt que de subordonner nos idéaux à des saveurs électoralistes, il faut tenter du mieux qu’on peut de sensibiliser la population au sujet de ces enjeux extrêmement importants. On n’a en effet pas de temps à perdre pour changer radicalement notre mode de vie polluant, réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes, respecter la diversité sexuelle et culturelle, protéger les plus vulnérables de nos sociétés, réduire les inégalités économiques et cesser les politiques néolibérales de l’austérité (déjà dénoncées par le FMI lui-même, par exemple ici et ici). Loin d’être irréaliste, le cadre financier de Québec solidaire est même équilibré et surtout beaucoup plus juste.

Or, récemment, Québec solidaire a fait paraître cette annonce accompagnée du texte suivant:

La tournée de Québec solidaire était de passage dans les Bois-Francs pour offrir son appui aux fromagers québécois qui feront face aux conséquences du nouvel accord commercial avec l’Europe, les exposant aux exportations ultra subventionnées.

Un gouvernement solidaire exigera du gouvernement fédéral de répondre aux demandes minimales des fromagers avec une compensation de 300 millions $.

québec solidaire - pour l'amour des fromages d'ici

Non seulement l’antispéciste mais aussi l’écologiste en moi ont été choqués par cette proposition. Bien sûr, je sais très bien qu’aucun parti ne saurait représenter l’entièreté de mes convictions, mais je crois que le dialogue vaut la peine d’être initié avec un parti aussi progressiste et l’inviter à évoluer encore plus. Plusieurs de mes amis véganes ont eu la même réaction que moi et ont déjà partagé leurs raisons de ne pas être d’accord avec cette politique, et je reprends ici certains de ces arguments afin de les rendre plus accessibles et pour pouvoir les citer à l’occasion. Je trouve en effet qu’il s’agit d’une belle occasion pour sensibiliser des personnes progressistes et les encourager à faire mieux.

Le fromage n’est pas écologique

En matière de gaz à effet de serre, on remarque que le fromage est parmi les pires aliments à consommer, aux côtés des autres produits animaux (d’après Environmental Working Group 2011, p. 23):

En matière de consommation d’eau, voici le portrait des différents produits laitiers (d’après l’article « It takes HOW Much Water to Make your Greek Yogurt? »):

Dairy-comparisons

On pourrait aussi mentionner d’autres problèmes environnementaux reliés à la production fromagère (et des autres produits animaux), comme l’espace utilisé (qui contribue à la déforestation et à la perte de biodiversité), la consommation de pétrole liée à l’agriculture nécessaire pour nourrir les vaches et la perte des calories dans la transformation des calories végétales en calories animales. De plus, l’industrie laitière est indissociable de l’industrie du boeuf et du veau, deux autres secteurs très polluants et également injustes du point de vue des droits des animaux. De manière générale, l’élevage constitue une très mauvaise gestion des ressources et contribue significativement aux problèmes environnementaux (voir ici et ici, par exemple).

Pour en savoir plus au sujet de l’industrie laitière au Québec (et en particulier sur les conditions d’élevage), je vous invite à consulter le livre Vache à lait: Dix mythes de l’industrie laitière d’Élise Desaulniers:

Élise Desaulniers - Vaches à lait

Combattre le libre-marché sans miner d’autres causes

Les partisans de la politique « Fromages d’ici » de Québec solidaire peuvent répondre que l’intérêt principal de leur politique consiste plutôt à protéger notre économie locale contre le libre-marché. Une nuance s’impose d’abord: au Québec, il n’existe pas que des petits producteurs laitiers, mais aussi de grands producteurs comme Saputo et Parmalat. On peut néanmoins espérer que Québec solidaire soit au courant de ce fait et que leur politique vise davantage à protéger les petits producteurs.

Un autre argument en faveur de cette politique serait que le fromage est bon et que c’est d’autant plus valorisant d’encourager la production locale. Il y a ainsi une sorte de valeur esthétique associée à cette politique, voire même une valeur reliée à notre identité.

Je ne nie pas que les valeurs esthétiques et identitaires aient leur importance ni qu’il ne faut pas se méfier du libre-marché, mais je trouve étrange et surtout incohérent de placer ces considérations en avant des valeurs environnementales. Après tout, Amir Khadir n’avait pas hésité à critiquer les courses automobiles, même s’il s’agit d’un plaisir pour plusieurs Québécois et Québécoises; de plus, Québec solidaire est contre l’exploitation pétrolière sur l’île d’Anticosti, même s’il s’agit d’une production locale. Je serais aussi curieux d’apprendre ce qu’ils penseraient si le pétrole était extrait par de petits exploitants. Quoi qu’il en soit, en attendant, Québec solidaire promet de sortir de la dépendance au pétrole d’ici 2030:

Québec solidaire - plan de sortie du pétrole

Pourquoi faire une exception pour le secteur de l’élevage, considérant que celui-ci est particulièrement polluant? Tous les secteurs ne doivent-ils faire leur part pour combattre la dégradatation environnementale qui sévit sur Terre? Pour avoir une vision réellement durable, il faut encourager la consommation de végétaux plutôt qu’encourager la consommation de produits animaux et propager le mythe que le local est nécessairement plus écologique (en effet, cette étude américaine a conclu qu’être végétalien une seule journée par semaine est plus écologique qu’être locavore 100% du temps: le grand responsable des gaz à effet de serre dans l’alimentation n’est pas le transport, mais bien l’élevage, même biologique). Une économie réellement verte doit alors encourager l’industrie de l’élevage à se réorienter vers l’agriculture pour la consommation humaine. On peut en effet protéger l’économie locale sans encourager une industrie polluante, et cela peut aussi se faire en créant plus d’emplois dans le secteur agricole et dans la sensibilisation auprès de la société. Il y a au Québec un grand potentiel pour diversifier l’agriculture, voire redécouvrir des plantes locales qui sont oubliées de nos jours. En d’autres mots, on peut être contre l’accord de libre-échange avec l’Europe et vouloir protéger l’industrie québécoise sans considérer que toute industrie doit être protégée. Il ne s’agit donc pas d’abandonner les petits producteurs locaux à leur dessein, mais plutôt de les aider à réorienter leur entreprise pour pouvoir offrir des produits et services soucieux de l’environnement.

Il existe aussi un autre problème majeur au fait d’encourager l’élevage: cela constitue de la discrimination envers les animaux exploités. Si on croit à la justice sociale, il me semble qu’il faut combattre toutes les formes de discriminations. Or, les animaux sont victimes de spécisme: parce qu’ils ne sont pas des êtres humains, ils sont considérés moralement inférieurs et on bafoue leurs droits les plus fondamentaux (comme le droit à ne pas souffrir, à rester en vie et à être libre) pour satisfaire n’importe quel caprice humain. Cela est très préoccupant. Il ne saurait y avoir de justice sociale tant et aussi longtemps qu’une partie de la population sera systématiquement opprimée pour servir le luxe des mieux lotis. Les animaux sont actuellement parmi les plus vulnérables de nos sociétés, pour ne pas dire de ce monde, car ils peuvent être tués sous à peu près n’importe quel prétexte; ils sont littéralement considérés comme de la marchandise. Il ne suffit pas de « bien les traiter », mais bien de les respecter au sens fondamental du terme, et de leur garantir des conditions d’épanouissement.

Pour connaître les conditions d’élevage pour les vaches québécoises (et pour comprendre pourquoi la consommation de produits laitiers n’est pas nécessaire pour une bonne santé des os), vous pouvez par exemple consulter cet extrait du documentaire La face cachée de la viande:

Nous n’avons aucunement besoin de consommer du fromage ou autres produits animaux. Notre plaisir à en manger ne saurait passer avant l’intérêt fondamental à ne pas être tué et à ne pas souffrir (sans compter que l’on peut avoir autant de plaisir à manger des fromages végétaux). Si on croit à la non-violence, alors il faut endosser le véganisme.

Doit-on changer son vote pour autant?

Endosser la consommation de produits animaux me parait contraire aux valeurs environnementales et de justice sociale. Toutefois, je ne crois pas que ce soit suffisant pour tourner le dos à Québec solidaire (si vous étiez initialement attiré par ce parti, du moins). Il faut d’abord se rappeler que tous les partis politiques au Québec sont spécistes: tous encouragent l’exploitation animale sous à peu près toutes ses formes et aucun n’ose remettre en question que les animaux ne sont pas des biens meubles (principe sur lequel il pourrait pourtant y avoir une quasi-unanimité). Voter ailleurs n’aidera pas davantage les animaux.

Il convient aussi de se rappeler que les élections ne doivent pas tourner qu’autour d’un seul enjeu. Comme je l’ai mentionné précédemment, j’estime qu’il y a plein de raisons pour voter pour un parti progressiste comme Québec solidaire; et ces raisons persistent malgré le bémol que j’ai apporté ici. Si on croit profondément à la protection de l’environnement et à la justice sociale, Québec solidaire semble encore le parti politique qui endosse le mieux ces valeurs, malgré certaines incohérences. Bien sûr, on n’est jamais totalement satisfaits du programme d’un parti politique, mais il faut aussi savoir reconnaître que la démocratie exige l’échange et le compromis constants, où nous évoluons tous à travers ce processus. Même si on a de bonnes raisons de s’offusquer au sujet d’une partie d’un programme, il faut savoir que le reste des enjeux nécessite notre aide. En attendant, les problèmes continuent de s’aggraver. Bien sûr, la participation politique ne saurait se réduire au fait de voter (loin de là!) et j’encourage toutes mes concitoyennes et tous mes concitoyens à persévérer le long de l’année dans le dialogue sur les divers enjeux politiques, mais l’élection demeure malgré tout un moment important (parmi d’autres) pour exprimer nos convictions, d’autant plus que dans notre système, ce sont les assemblées législatives qui prennent les décisions institutionnelles.

Et enfin, étant donné que Québec solidaire me semble le parti le plus progressiste (notamment en raison de son engagement féministe et environnemental), il continue d’être le parti qui a le meilleur potentiel en faveur de la cause animale. Il reste beaucoup de travail à faire, et c’est pourquoi un Comité de justice animale a été accepté en congrès à l’automne 2013 — preuve qu’il y a de l’ouverture au sein du parti. Et surtout, autant il faudra dialoguer de l’intérieur avec Québec solidaire, autant il faut se rappeler que c’est toute la société qu’il faut parvenir à convaincre.

4 avis sur « Québec solidaire aime les fromages d’ici »

  1. Ping : Les fromages végétaux | Frédéric Côté-Boudreau

  2. Puisque vous vous adressez à la question du fromage québécois, il me semble qu’il serait de bon aloi d’indiquer à vos lecteurs que les données que vous utilisez (ewg 2011) portent sur la production laitière au Wisconsin et que la mauvaise performance du fromage est expliquée en bonne partie par l’importation de ce produit par avion : « Cheese emissions are calculated based on milk that is produced on an average-productive Wisconsin dairy farm. Although less than 10 percent of cheese is imported, and a small portion of that is imported by air, our LCA calculates GHG estimates for shipped and air freighted imported cheese. Airfreighting cheese increases the overall emissions by about 50 percent. » p.33

    Ces données sont donc peu pertinentes pour le public québécois qui consomme des fromages d’ici. Pour ce qui est du Québec, il est important de savoir que selon l’analyse du cycle de vie du lait canadien publiée en novembre 2012, lorsqu’on le compare aux autres régions productrices de lait dans le monde, le Québec est parmi les moins grands émetteurs de gaz à effet de serre et consommateurs d’eau par kilo de lait produit. Empreinte carbone : 1 kg de lait = 0,93 kg d’équivalent CO2, soit à peu de chose près, le même niveau que la Nouvelle-Zélande (0,90) et moins que la France (1,00), la Suède (1,05), la Grande-Bretagne (1,14), les Pays-Bas (1,20), l’Europe (1,30) et les États-Unis (1,35).

    Pour ce qui est de la consommation d’eau, vous utilisez à nouveau des données américaines, californiennes particulièrement, un modèle agricole extrêmement différent du nôtre avec des fermes laitières moyennes dépassant les 10 000 vaches, contrairement à un troupeau moyen de 60 vaches au Québec. Encore là, selon l’analyse du cycle de vie du lait canadien, notre performance est une des meilleures dans le monde avec une empreinte eau est de 13,6 litres d’eau par kilo de lait produit (3,4 gallons), par rapport à 17 l/kg pour la France, 42 l/kg pour les Pays-Bas, 132 l/kg pour la Chine et 148 l/kg pour l’Inde. Encore une fois, nous sommes loin des données que vous circulez.

    François Dumontier

    Quantis, Groupe Agéco, CIRAIG, Analyse du cycle de vie environnemental et socioéconomique du lait canadien, novembre 2012, 253 p.

    • Merci M. François Dumontier de nous partager vos chiffres. Croyez-moi bien que si je diffusais ces données, ce n’était pas par mauvaise intention, mais seulement parce que c’était celles que je connaissais. Vous avez raison qu’on ne peut pas transposer directement des études faites ailleurs.

      En revanche, je vois aussi d’autres limites à ce que vous avancez.

      De manière générale, il s’agit d’un sophisme du pire. Vous expliquez que le fromage québécois est moins polluant que la plupart des fromages étrangers, mais cela n’implique pas qu’il s’agit d’un choix responsable au niveau écologique (i.e. ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs que c’est acceptable ici). Même avec les données que vous avancez, on peut en douter. Il y a d’autres manières beaucoup moins polluantes de se nourrir.

      Par exemple, concernant l’eau, vous dites qu’au Québec, nous utilisons « 13,6 litres d’eau par kilo de lait produit ». Considérant qu’il faut en moyenne 10 unités de lait pour avoir une unité de fromage, cela implique qu’il faut en moyenne 136 litres d’eau pour produire 1 kg de fromage.

      Concernant le rapport EWG 2011, vous avez raison que le transport par avion ajoute beaucoup aux GES, mais si on regarde le graphique, on réalise que le transport représente environ le huitième de la pollution liée au fromage. Et 12kg de CO2/kg de fromage, c’est énorme. Et même le reste est significatif et demeure parmi les produits les plus polluants de la liste.

      Il faut faire attention aussi à ne pas trop associer production et consommation. Même si le marché du fromage québécois était protégé, cela ne signifie ni que 100% du fromage produit au Québec sera consommé au Québec, ni que 100% du fromage mangé au Québec proviendra du Québec. En d’autres mots, si on parle de l’impact environnemental, on ne peut pas ignorer les méthodes de production à l’étranger, et les fromages étrangers qui arrivent au Québec peuvent être transportés par avion. Il faut voir la consommation dans son ensemble.

      Finalement, je mettrais un bémol par rapport à l’étude que vous citez dans la mesure où elle a été financée par l’industrie du lait, comme à peu près toutes les études sur le lait produites au Canada. Cela ne signifie pas qu’elle mente, mais on peut vouloir préférer des données provenant d’organismes indépendants.

      Pour toutes ces raisons, je ne crois pas que ce que je présente soit « peu pertinent » pour les lecteurs. Même avec vos données, il faut constater que la consommation de fromage représente un choix peu écologique. Et ensuite, vous ignorez la question de la violence commise envers les vaches et les veaux. Consommer des produits laitiers implique une violence complètement inutile envers des animaux innocents, et cette injustice doit cesser. Si on peut vivre sans commettre sans violence, comment peut-on justifier de le faire?

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