Comment tuer la veuve et l’orphelin

Vidéo très émouvant réalisé par Animal Liberation Victoria et Vegan Easy pour honorer la mémoire de ces animaux inconnus qui sont sacrifiés à perpétuité.

Perdre son innocence

Le concept d’innocence joue un rôle fondamental dans notre univers moral. L’une des pires choses qui puisse arriver est qu’une personne subisse un mal sans qu’elle l’ait mérité (si on peut mériter une telle chose). Et c’est pourquoi je demeure constamment surpris que l’innocence soit complètement ignorée lorsqu’on parle d’exploitation animale. Tout à coup, le fait que ces animaux non humains n’aient rien fait pour mériter ce sort n’est même pas un critère digne de considération. « Ils sont faits pour ça », ose-t-on dire, comme si mettre quelqu’un au monde nous autorisait à déterminer le but de sa vie et à l’exploiter. Il s’agit, bien entendu, de la logique de l’oppression, un réflexe psychologique et idéologique pour éviter de trop se remettre en question. Cette attitude n’est malheureusement pas exclusive à l’exploitation animale, car on retrouve trop de parallèles avec les autres formes d’oppression humaine.

Dans un texte magnifique mais combien percutant intitulé « The War on Compassion », la féministe antispéciste Carol J. Adams dresse de nombreux liens conceptuels et historiques entre l’oppression des groupes humains et l’oppression des animaux non humains, et essaie de comprendre comment de tels processus de désensibilisation peuvent se produire. Comment peut-on concevoir que certains groupes méritent d’être exploités et/ou exterminés?

L’une des principales raisons identifiées par [Samantha] Power en vue d’expliquer l’apparente indifférence de la population, particulièrement pendant l’Holocauste, est l’incrédulité : « La notion d’être la cible d’une attaque à cause de ce que l’on est (plutôt que ce que l’on fait) s’avérait trop déconcertante, trop incongrue pour être facilement appréhendée  ». (A Problem from Hell, 2002, 36)

Des animaux sont tués chaque jour pour ce qu’ils sont plutôt que pour ce qu’ils font; ils peuvent être tués puisqu’il s’agit « seulement d’animaux ». […] De plus, ce sont des humains qui « font » aux animaux ce que ceux-ci subissent. Un être humain peut être tué en conséquence de ce qu’il fait (probablement le mal, mais pas s’il le fait à des animaux). Lorsque des êtres humains sont tués à cause de ce qu’ils sont plutôt que ce qu’ils font, l’« état d’être » qu’on leur attribue se rapproche fréquemment de celui d’un animal.1

— Carol Adams, « The War on Compassion », in The Feminist Care Tradition in Animal Ethics: A Reader (2006), p. 26 (caractères gras ajoutés)

L’innocence n’est pas davantage prise en considération lorsqu’on essaie de justifier l’expérimentation animale. Subitement, les spécistes deviennent de fervents conséquentialistes: il faut utiliser des animaux dans la recherche médicale afin de trouver de nouveaux remèdes ou mieux comprendre certaines maladies. Un tel raisonnement n’est pourtant jamais employé pour justifier l’expérimentation invasive sur des êtres humains, du moins dans l’histoire récente. En fait, l’on considère plutôt, à juste titre, que les recherches faites par les nazis sur les juifs, ou par le gouvernement canadien sur les populations autochtones (voir par exemple ici), ou par les institutions américaines contre les populations de noirs pauvres (voir par exemple ici) — qui ont tous laissés de graves séquelles sur les sujets —, constituent les épisodes les plus sombres des progrès de la recherche médicale et que de telles recherches ne pouvaient pas être justifiées à cause de ces progrès. La science doit se faire dans les limites de l’éthique. Mais les animaux non humains sont exclus de ces mêmes catégories éthiques.

Comment, dans une société cherchant à défendre les plus vulnérables et réclamant justice envers les innocents, peut-on rester aussi aveugles aussitôt que ces concepts concernent des groupes qui nous plaisent moins? Pourquoi nos paradigmes moraux se transforment-ils complètement lorsqu’on a affaire à l’« Autre »? Pourquoi, nous qui prônons l’égalité, devenons-nous subitement impérialistes et évoquons des hiérarchies lorsque nous sommes confrontés à notre partialité?

Les animaux n’ont pas mérité le sort qu’ils subissent. Les animaux que l’on exploite sont inoffensifs envers nous. La violence est initiée unilatéralement, alors qu’on se flatte d’être sur Terre les seuls agents capables d’agir moralement.

La massification et l’objectification d’individus distincts

Le simple fait de ne pas être humain rend donc coupable: c’est l’appartenance à un certain groupe, et non leur caractère ou leurs actions, qui détermine le sort que les animaux non humains méritent, même si c’est pourtant arbitraire. Dans ce groupe, tous les membres sont présumés être les mêmes, alors que toutes les spécificités, les particularités, ce qui les rend uniques, sont gommés. Autrement dit, les animaux non humains se voient réduits à un état de masse où les individus ne sont plus différenciés. On s’imagine que l’animal qui se retrouve dans cet hamburger ressemble à tout point à celui mangé la semaine dernière. Ou mieux, on n’y pense pas du tout.

Les objets désignés au moyen d’un terme collectif ne possèdent ni individualité, ni singularité, ni spécificité, ni particularité. Lorsque les humains convertissent un être non humain en « viande », quelqu’un possédant une existence propre et déterminée, un être unique, est transformé en une chose qui n’a aucune individualité, aucune singularité, aucune spécificité. Si on ajoute cinq livres de boulettes de viande à une assiette de boulettes de viande, on ne fait qu’en augmenter la quantité; rien n’a changé.2

– idem, p. 23

Cette tuérie en série est d’autant plus mystérieuse qu’elle se produit dans la plus profonde indifférence. Elle n’est pas reconnue comme étant un meurtre, car la victime n’en est pas une. La victime est un objet, ou une simple unité d’un groupe, ce qui désactive la possibilité qu’on sympathise avec elle. La violence devient donc invisible, voire inexistante ou méconnaissable, car il n’y a pas vraiment de victime. Ce n’est pas tellement qu’on veuille opprimer les animaux non humains et qu’on estime activement que c’est bien fait pour eux; c’est plutôt qu’on ne reconnait même pas qu’ils sont des sujets, des individus: on ne les voit plus. On n’ose même pas se poser la question.

On se sert un verre de lait de la même manière qu’on se sert un jus d’orange. C’est à la fois ce qu’il y a de plus troublant et de plus rassurant. Troublant, parce qu’on tue des milliards d’animaux non humains par année dans la plus totale indifférence et qu’on ne sait pas faire la différence entre tuer un animal non humain ou tuer une plante. Rassurant, parce que peut-être qu’en montrant ce problème, en montrant le visage de ces individus uniques qui sont sous le joug de notre tyrannie, notre attention sera suscitée et l’injustice pourra être reconnue. Et nous réaliserons que celui que l’on exploite n’est, au fond, pas si différent de nous sur l’essentiel.

Voir cette galerie de portraits d'animaux non humains, par Jo-Anne McArthur.

Voir cette galerie de portraits d’animaux non humains, par Jo-Anne McArthur.


Extraits gracieusement traduits par Danielle Petitclerc, Traduction DJP. Versions originales:

1. « One important reason [Samantha] Power notes for people’s apparent indifference, especially during the Holocaust, is disbelief: « The notion of getting attacked for being (rather than for doing) was too discomfiting and too foreign to process readily ». (A Problem from Hell, 2002, 36) Animals are killed daily for being rather than for doing; they may be killed because they are « just animals ». […] Moreover, it is humans who do the « doing » to animals. Human beings may be killed for doing (doing wrong, presumably, but not for doing wrong to animals). When humans are killed for being rather than for doing, the « beingness » attributed to them is often animal-like. »
– in Carol Adams, « The War on Compassion », in The Feminist Care Tradition in Animal Ethics: A Reader (2006), p. 26

2. « Objects referred to by mass terms have no individuality, no uniqueness, no specificity, no particularity. When humans turn a nonhuman in « meat, » someone who has a very particular, situated life, a unique being, is converted into something that has no individuality, no uniqueness, no specificity. When five pounds of meatballs are added to a plate of meatballs, it is more the same thing; nothing has changed. » idem, p. 23

3 avis sur « Comment tuer la veuve et l’orphelin »

  1. Ping : Chaque année, on tue plus d’animaux qu’il y a eu de morts durant toutes les guerres de l’humanité | Frédéric Côté-Boudreau

  2. Ping : On fabrique de la viande comme on fabrique des voitures | Frédéric Côté-Boudreau

  3. Ping : L’humanisme comme arme de destruction massive | Frédéric Côté-Boudreau

Laisser un commentaire constructif:

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s