La portée morale et politique de la capacité à éprouver du plaisir

Élan léchant de la neige - Mark Peter

Un élan attrapant des flocons de la neige avec sa langue. © Mark Peters.

La prédominance et l’omniprésence de la souffrance

À la fin de mon précédent billet sur l’antiperfectionnisme, je soulevais que l’éthique animale est presque monopolisée par la question des devoirs négatifs, c’est-à-dire des devoirs de ne pas nuire à autrui. Étant donné les tortures indicibles que l’on inflige à un nombre vertigineux d’animaux non humains — et ce, pour satisfaire des caprices totalement triviaux — il est normal de consacrer autant d’efforts pour expliquer à nos contemporains pourquoi les animaux ont un intérêt à ne pas souffrir et à ne pas être tués. Puisque ces notions ne vont pas encore de soi, il est primordial de devoir les répéter, autant de fois que nécessaire et de différentes manières, et de toute urgence.

En revanche, la vie des animaux ne saurait se réduire à éviter la souffrance. Elle est en effet beaucoup plus complexe, étant mue par la recherche de stabilité et de confort mais aussi d’expériences agréables et enrichissantes et par la création de relations privilégiées avec autrui. Ainsi, même si on cessait de faire souffrir et de tuer les animaux de manière directe, cela ne signifie pas pour autant que l’on remplisse toutes nos obligations à leur endroit. C’est pourquoi il faut aussi être conscient des préjugés que l’on risque de renforcer en véhiculant un discours qui se limite à ne pas faire de mal aux animaux: il faut aussi parvenir à expliquer que ce qui constitue leur vie est digne d’être valorisé et respecté.

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Un argument antiperfectionniste pour la justice animale

Des oies sauvées d'un élevage de foie gras. © Jo-Anne McArthur

Des oies sauvées d’un élevage de foie gras. © Jo-Anne McArthur

On entend bien souvent des spécistes répéter que la vie des animaux a moins de valeur, car elle est moins complexe et moins riche. Leur vie mentale est moins développée, ils ont des plaisirs plus physiques et s’ils ont des projets, ceux-ci sont beaucoup moins significatifs et importants. Pourtant, comme je l’expliquerai, ces éléments n’ont aucune pertinence puisqu’ils reposent sur des valeurs perfectionnistes, un problème déjà décrié dans l’éthique humaine.

Quel est le mal d’être perfectionniste?

Être perfectionniste, en philosophie, ça n’implique pas tellement d’avoir une obsession pour faire les choses à la perfection (quoique…). Il s’agit plutôt de croire que certains modes de vie sont objectivement supérieurs à d’autres. En d’autres mots, une théorie perfectionniste cherche à répondre à la question « Qu’est-ce qu’une vie qui vaut la peine d’être vécue? ».

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Abolition de l’exploitation ou abolition de la domestication?

francione and garner - abolition or regulation

Améliorer les conditions d’élevage ou abolir l’élevage?

Le mouvement de défense animale est divisé par deux courants opposés : le réformisme (ou le mouvement pour le bien-être animal) et l’abolitionnisme. Alors que le premier travaille à la régulation de l’exploitation animale (dans l’optique de diminuer la souffrance infligée) sans remettre en cause la légitimité même de l’exploitation, le second revendique sans nuance son abolition pure et simple, sous toutes ses formes. Il existe aussi une troisième voie appelée le néo-welfarisme par ses opposants, mais qui pourrait aussi être appelée le gradualisme ou l’abolitionnisme réformiste. Cette dernière estime que l’abolition totale de l’exploitation animale constitue l’objectif ultime, mais qu’entre-temps des campagnes de régulation pour améliorer les conditions d’élevage sont légitimes, voire souhaitables, et que cette régulation est compatible avec l’objectif d’abolir à terme l’exploitation.

L’approche abolitionniste, inspirée largement par les travaux du professeur de droit et philosophe Gary Francione, demeure très critique envers les mesures réformistes. Je n’expliquerai pas en détails ici les raisons qui l’amènent à penser ainsi (vous pouvez par contre consulter ce billet sur son blogue ou lire le livre illustré ci-dessus), mais elles peuvent se résumer en ces deux points : réformer les conditions d’élevage rassure les consommateurs, qui sont alors moins portés à se demander si l’exploitation animale est justifiable, et les campagnes réformistes détournent des ressources qui pourraient être mieux utilisées pour revendiquer directement le véganisme et l’abolition de l’exploitation animale.

À ceux qui estiment que l’abolition est utopique, les partisans de l’approche abolitionniste répondent que cesser de faire souffrir les animaux tout en les exploitant est encore plus irréaliste, d’autant plus si on tient compte des intérêts économiques en jeu. Plutôt que d’encourager les consommateurs à se tourner vers des formes d’exploitation qui demeurent injustes et extrêmement cruelles, on peut plutôt les inviter à devenir végétaliens. Les résistances à ces changements sont davantage psychologiques et ces barrières peuvent tranquillement tomber au fur et à mesure que les gens sont mis devant le fait que le végétalisme est accessible. L’abolition de l’esclavage humain paraissait elle aussi utopique lorsque les pionniers du mouvement commençaient à la revendiquer mais, heureusement, l’utopie d’une génération peut devenir le sens commun de la suivante. Et aujourd’hui, on continue à se battre pour l’égalité entre les hommes et les femmes, et même si cet idéal demeure utopique, cela ne devrait pas nous empêcher de militer pour atteindre cet idéal.

Ce qui peut paraître surprenant est que l’approche abolitionniste s’applique également à la pratique d’avoir des animaux de compagnie, car cela n’est pas plus justifiable que les autres formes d’exploitation. En effet, les animaux de compagnie sont tout autant considérés comme des biens meubles que l’on adopte pour satisfaire nos plaisirs, ce qui s’apparente dangereusement à l’esclavagisme. En réalité, l’approche abolitionniste revendique l’extinction de toutes les espèces domestiquées : il faut prendre soin des animaux domestiqués restants (en les adoptant des refuges, par exemple), les laisser vivre une belle vie parmi nous, mais il faut à tout prix les stériliser afin de prévenir que de nouveaux animaux domestiqués viennent au monde. Abolir l’exploitation est insuffisant, car il faut aussi abolir la domestication au grand complet (car toute domestication est, de ce point de vue, de l’exploitation).

Est-ce juste? Faut-il abolir à terme le fait même de vivre avec des animaux dans nos sociétés? Y’a-t-il une alternative moralement acceptable à l’extinction des animaux de compagnie? Une nouvelle théorie de la justice animale avance qu’il peut être justifié, voire moralement souhaitable, de conserver les animaux domestiqués dans nos sociétés, mais à condition que nous leur octroyons le statut de citoyens. Lire la suite